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<title>Revue parisienne</title>
<author key="Balzac, Honoré de (1799-1850)">Honoré de Balzac</author>
<principal>Andrea Del Lungo</principal>
<principal>Pierre Glaudes</principal>
<principal>Jean-Gabriel Ganascia</principal>
<editor>Maxime Perret</editor>
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<edition>Cette édition électronique de La Comédie humaine constitue la première édition en
ligne de l’œuvre de Balzac dans la version dite du « Furne corrigé », qui intègre les
corrections manuscrites apportées par l’auteur sur son exemplaire personnel de la première
édition de La Comédie humaine parue chez Furne de 1842 à 1847. Cette édition a été établie
dans le cadre du projet PHŒBUS, financé par l’Agence nationale de la recherche
(2015-2019).</edition>
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<name>Maxime Perret</name>
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<name>Amélie Canu</name>
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<name>Frédéric Glorieux</name>
<resp>Informatique éditoriale</resp>
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<publisher>eBalzac</publisher>
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<licence target="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/fr/">
<p> Copyright © 2016 Université Charles-de-Gaulle Lille 3, agissant pour le projet ANR
« Projet d’hypertexte de l’œuvre de Balzac par l’utilisation de similarités »
(ci-après dénommé ANR Phœbus). </p>
<p> Cette ressource électronique protégée par le code de la propriété intellectuelle sur
les bases de données (L341-1) est mise à disposition de la communauté scientifique
internationale par l’ANR Phœbus, selon les termes de la licence Creative Commons : «
Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 3.0 France (CC
BY-NC-ND 3.0 FR) ». </p>
<p> Attribution : afin de référencer la source, toute utilisation ou publication dérivée
de cette ressource électroniques comportera le nom de l’ANR Phœbus et surtout
l’adresse Internet de la ressource. </p>
<p> Pas d’Utilisation Commerciale : dans l’intérêt de la communauté scientifique, toute
utilisation commerciale est interdite. </p>
<p> Pas de Modification : l’ANR Phœbus s’engage à améliorer et à corriger cette
ressource électronique, notamment en intégrant toutes les contributions extérieures,
la diffusion de versions modifiées de cette ressource n’est pas souhaitable. </p>
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<bibl><title>Revue parisienne</title>, <date>juillet-septembre 1840</date>, p. 193-228.</bibl>
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<p>Le texte que nous donnons à lire a pour ambition d’être le plus proche de l’édition de l'époque : la ponctuation et l’orthographe ont été scrupuleusement respectées et sont conformes
aux habitudes de l’édition du XIXe siècle. Nous avons dès lors conservé la diversité des
formes ortho-typographiques de l’édition d’origine. Seules les coquilles manifestes ont été
corrigées et sont signalées en note.</p>
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<date when="1840">1840</date>
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<head>Revue parisienne
<lb/>Juillet-septembre 1840</head>
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<head>Lettres sur la Littérature, le Théâtre et les Arts</head>
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<head>II. À Madame la Comtesse E.
<lb/>Sur M. Sainte-Beuve, à propos de Port-Royal.</head>
<dateline>10 août 1840</dateline>
<p>Au milieu d’une époque où chaque esprit prend une allure vive et délibérée, où, pour agir sur ses contemporains, chaque auteur dramatise son sujet et son style, où l’on tâche enfin d’imiter l’action vigoureuse imprimée à son siècle par Napoléon, M. Sainte-Beuve a eu la pétrifiante idée de restaurer le genre ennuyeux. Personne encore ne lui a démontré les vices de sa manière. Peut-être est-ce explicable par le peu de courage qu’ont les Français à s’ennuyer, car, avouons nos morts, cet écrivain à tentatives malheureuses compte peu de lecteurs chez nous. Il continue donc avec intrépidité le système littéraire auquel nous devons déjà des pages où l’ennui se développe par une variété de <pb n="194" xml:id="p194"/> moyens dont il faut lui savoir gré. C’est un travail gigantesque que celui de varier l’ennui. N’est-ce pas ce qui peut expliquer la création du monde ? À la longue, l’infini devait être bien ennuyeux. Les mollusques qui n’ont ni sang, ni cœur, ni vie violente, où la pensée, s’il y en a, se cache dans une enveloppe blanchâtre et fadasse, les mollusques offrent aussi leurs variétés. M. Sainte-Beuve dit, dans son Histoire de Port-Royal, qu’il y a des familles chez les esprits comme dans la zoologie ; certes on ne peut comparer le sien qu’à un sujet de ce genre animal.</p>
<p>En lisant M. Sainte-Beuve, tantôt l’ennui tombe sur vous, comme parfois vous voyez tomber une pluie fine qui finit par vous percer jusqu’aux os. Les phrases à idées menues, insaisissables pleuvent une à une et attristent l’intelligence qui s’expose à ce français humide. Tantôt l’ennui saute aux yeux et vous endort avec la puissance du magnétisme, comme en ce pauvre livre qu’il appelle l’Histoire de Port-Royal. Je vous le jure, le devoir de chacun est de lui dire d’en rester à son premier volume, et pour sa gloire, et pour les ais de bibliothèque. En un point, cet auteur mérite qu’on le loue : il se rend assez justice, il va peu dans le monde, il est casanier, travailleur, et ne répand l’ennui que par sa plume. En France, il se garde bien de pérorer comme il l’a fait à Lausanne<note place="bottom">Erreur de la <hi rend="i">Revue parisienne</hi> : « Lausane » au lieu de « Lausanne ».</note>, où les Suisses, extrêmement ennuyeux eux-mêmes, ont pu prendre son cours pour une flatterie.</p>
<p>En vérité, madame, en coupant le livre, sans savoir que, littéralement, l’ennui se coupait au couteau, je voulais vous en rendre compte avec une <pb n="195" xml:id="p195"/> sorte de déférence littéraire. J’avais mes raisons. Je voulais répondre dignement à des attaques sans dignité, je voulais répondre par de la fine médisance à de la grossière calomnie, par de la franchise à de la sournoiserie. Enfin, je songeais aux constants travaux de M. Sainte-Beuve, à l’auteur de <hi rend="i">Volupté</hi>, livre où parmi tant d’ingrates jachères, il y a de belles fleurs, des choses sublimes dans le fouillis de lianes où l’esprit s’enchevêtre et tombe après avoir lutté contre des lacis inextricables. Mais une circonstance me permet de venger tous ceux que M. Sainte-Beuve a ennuyés dans leur coin : le ministère vient de nommer M. Sainte-Beuve à une place de conservateur à la Bibliothèque Mazarine. Je rends grâce à M. de Rémusat, et me sens disposé à pardonner bien des choses à cet étrange ministre ; il s’est montré là ce qu’il est, spirituel, mais toujours malicieux comme un gamin. D’abord il faut le féliciter d’avoir mis dans un poste littéraire un homme qui s’occupait peu ou prou de littérature, contrairement à l’axiome de Figaro qui régissait les résolutions ministérielles, qui mettait des Italiens à la Chambre des pairs, des Suisses, anciens chercheurs de produits chimiques, au Théâtre-Français, qui sur soixante-quinze pensions littéraires en donnait cinquante-cinq aux femmes ! Puis, si pourvu d’une place qui lui permette d’avoir l’<hi rend="i">aurea mediocritas</hi> d’Horace, M. Sainte-Beuve, conseillé par le bien-être du rat dans son fromage, n’écrivait plus rien ?… Oh ! que la plaisanterie respecte à jamais les faits et gestes de ce ministre ! <hi rend="i">Charivari</hi>, tais-toi ! <hi rend="i">Figaro</hi>, pas une ligne ! Petits journaux, silence ! Au nom des lecteurs français, <pb n="196" xml:id="p196"/> tressons des couronnes à ce ministre. Puis enfin, quand vous aurez passé le pont des Arts, Parisiens, prenez à droite : la Bibliothèque Mazarine est à gauche ! Vous pourriez bâiller en allant de ce côté.</p>
<p>Par Scaliger et par Fréron, madame, ce bibliothécaire doit être passé par les armes de la plaisanterie, car il serait impossible de le combattre par les sciences, de se tenir sur un terrain où l’on s’enfonce dans un ennui boueux jusqu’à mi-jambe. Aussi ai-je bravement pris le parti de vous amuser, si je puis, car cette vieille nouvelle œuvre, ressemble bien à la nature littéraire d’où elle sort, elle est bien ingrate. Je dis bravement avec raison. Déjà l’on a voulu voir haine et injustice dans ma précédente lettre. Haine, oui. Oh ! je porte une haine vigoureuse aux mauvais ouvrages, aux auteurs qui n’écrivent pas en français, aux livres qui n’étant pas utiles sont ennuyeux. Pour l’injustice, elle ne saurait se trouver chez un critique dont les paroles sont appuyées sur des faits ; qui, loin de se permettre des allégations, prouve ses dires ; qui ne fausse pas la trame tissue par l’auteur, qui la raconte et la prend corps à corps, qui dissèque les phrases, et se conduit en loyal examinateur, disposé à applaudir ce qui est bien, à se moquer, selon son droit, de ce qui est ennuyeux, mauvais, risible, et <hi rend="i">bon à mettre au cabinet</hi>. Cette fois, il y aura des cris, et voici pourquoi : le Français respecte tant les ouvrages ennuyeux que ce respect s’étend sur l’auteur, il passe pour une personne grave. Faites un chef-d’œuvre comme <hi rend="i">Gilblas</hi>, comme le <hi rend="i">Vicaire de Wackfield</hi>, vous restez un drôle, un homme de rien, mais produisez quelque chose comme : <hi rend="i">De la</hi> <pb n="197" xml:id="p197"/><hi rend="i"> nouvelle organisation sociale considérée dans ses rapports avec le catholicisme</hi>, on s’éloigne de vous avec terreur, on ne vous lit pas, et vous devenez professeur, conseiller d’état, académicien, pair de France.</p>
<p>Vous, si instruite des choses religieuses, vous savez qu’il n’y a pas de point historique mieux établi, plus connu que la lutte de Port-Royal et de Louis XIV. Aucune bataille apostolique, sans en excepter la Réformation, n’a eu plus d’historiens, n’a produit plus de mémoires, plus de traités religieux, de pamphlets aigre-doux, de béates correspondances, de graves et longs ouvrages. On ferait un livre plus considérable et plus curieux que le livre de M. Sainte-Beuve, en donnant la bibliographie des écrits publiés à ce sujet : ce n’est pas exagérer que de les évaluer à dix mille ; quant à les analyser, ce serait vouloir faire une Encyclopédie religieuse.</p>
<p>La question de Port-Royal, commencée en 1626, par l’emprisonnement de Saint-Cyran, n’a été terminée qu’en 1763, par l’abolition de l’Ordre des Jésuites. Cette querelle embrasse un ordre immense de faits, elle enferme dans son cycle le combat sur la Grâce auquel donna lieu la théorie de Molina, la lutte des jésuites et des jansénistes<note place="bottom">Erreur de la <hi rend="i">Revue parisienne</hi> : « jansénites » au lieu de « jansénistes ».</note>, celle de Fénelon et de Bossuet, la bulle <hi rend="i">Unigenitus</hi>, le triomphe et la défaite de la sublime milice religieuse nommée les Jésuites, ces janissaires de la cour de Rome dont la chute a précipité celle du principe monarchique.</p>
<p>Dans ce vaste chaos bibliographique s’élèvent comme des fleurs éternelles et brillantes l’histoire de Port-Royal par Racine, livre admirable, d’une <pb n="198" xml:id="p198"/> prose magnifique, comparable pour sa grâce et sa simplicité aux plus belles pages de J.-J. Rousseau ; les <hi rend="i">Provinciales</hi>, immortel modèle des pamphlétaires, chef-d’œuvre de logique plaisante, de discussion rigoureuse sous les armes rabelaisiennes. De l’autre côté, les œuvres de Bossuet, de Bouhours, de Bourdaloue et les foudres vengeresses du Vatican.</p>
<p>Vouloir raconter Port-Royal après Racine, le défendre après Pascal et Arnauld, le critiquer après Bossuet les Jésuites dans une époque où ces questions n’existent plus, où le catholicisme est attaqué, où M. de Lamennais écrit ses livres, constitue l’une de ces ridicules aberrations dont la critique doit faire une sévère et prompte justice. M. Sainte-Beuve connaît tant d’écrivains qui dégurgitent aujourd’hui leur instruction de la veille, qu’il a traité le haut clergé, les savans [sic], le public d’élite auquel devait s’adresser un pareil livre comme les barbouilleurs de journaux. Vous allez voir combien les connaissances solides sont rares en France. Au moins les écrivains démolisseurs du dix-huitième siècle étaient-ils instruits ! Voltaire bondissait quand Fréron lui reprochait le pléonasme de <hi rend="i">horde errante</hi> dans <hi rend="i">Mahomet</hi>, et il grondait ses trois secrétaires. Aujourd’hui, chaque matin Fréron trouverait une pannerée de sottises, grosses comme les maisons, dans les feuilletons de la journée. Savez-vous pourquoi ? Disons-le en passant. Excepté aux <hi rend="i">Débats</hi>, il n’y a plus de rédacteurs en chef, nulle part. Un rédacteur en chef est un Duvicquet, un Geoffroi, un Châtelain, un Hoffman, un Feletz, un Bertin l’aîné, un Tissot, un homme d’une instruction immense, <pb n="199" xml:id="p199"/> qui ne laisse passer aucun mot ignorant, qui rectifie les erreurs des hommes d’imagination. Or un pareil homme doit avoir un traitement de président de Cour royale, rien que pour lire le journal. Parlez de ces sortes d’hommes à des actionnaires ?</p>
<p>Revenons à la question de Port-Royal en elle-même ? Elle a été jugée et par la cour de Rome et par Louis XIV. Elle est connue comme la mort de M. de Turenne. Les jansénistes voulaient restaurer l’Église par une grande sévérité dans les sacrements, et les jésuites, comme la cour de Rome, pensaient que toute restauration doit se faire par l’Église. La grâce de Molina fut un prétexte dans la querelle ainsi que le livre de Jansénius ; de part et d’autre on ne se battit jamais sur le vrai terrain. Enfin les jansénistes et les jésuites sont à peu près morts. En se plaçant au point de vue de la catholicité, Port-Royal constituait une hérésie. En se plaçant du point de vue monarchique, Port-Royal était la plus dangereuse des rébellions. Maintenant qu’y avait-il à faire pour un historien en 1840 ? Là est la vraie difficulté.</p>
<p>À quatre-vingts ans de distance, loin des passions qui égaraient Pascal, tout en lui faisant faire une œuvre étonnante, loin du feu, de la fumée et des entraînemens de cette bataille, le sujet était grand, vaste, hardi. M. Sainte-Beuve pouvait, à la manière de Bayle, se constituer le rapporteur des deux partis, expliquer synthétiquement les faits dont l’analyse est impossible, les faits majeurs, condenser les théories, marquer les points de cette longue partie, et faire comprendre aux contemporains quel est, dans l’histoire moderne, le poids du résultat. Tel n’a pas été le plan de l’auteur.</p>
<p><pb n="200" xml:id="p200"/> Il y avait une autre œuvre. M. Sainte-Beuve pouvait se placer sur le sommet où plana l’aigle de Meaux, d’où il embrasse l’antérieur de la question, d’où il contempla le péril de l’avenir ; puis se faire son continateur ou son antagoniste en embrassant à son tour le dix-septième et le dix-huitième siècles, et tenant l’œil sur les choses futures. Là, certes, il y avait matière à quelque beau travail historique dans le genre de celui de M. Mignet sur la Révolution française. On devait se faire ou rapporteur ou juge. Oh ! point. La muse de M. Sainte-Beuve est de la nature des chauves-souris et non de celle des aigles. Elle a peur de contempler de tels horizons, elle aime les ténèbres et le clair obscur ; rendons-lui justice, elle laisse le clair et cherche l’obscur : la lumière offense ses yeux. Sa phrase molle et lâche, impuissante et couarde, côtoie<note place="bottom">Erreur de la <hi rend="i">Revue parisienne</hi> : « cotoie » au lieu de « côtoie ».</note> les sujets, se glisse le long des idées ; elle en a peur ; elle tourne dans l’ombre comme un chacal ; elle entre dans les cimetières historiques, philosophiques et particulier ; elle en rapporte d’estimables cadavres qui n’ont rien fait à l’auteur pour être ainsi remués : des Loyson, des Vinet, des Saint-Victor, Desjardins, Koerner, des Singlin, etc. Souvent les os lui restent dans le gosier, ainsi qu’il lui arrive avec Saint-François de Sales dans cette histoire de Port-Royal.</p>
<p>Non, il n’a pas voulu voir ce grand drame dont l’époque de Saint-Cyran, celle de Fénelon, celle de la Révocation de l’édit de Nantes, celle de la bulle <hi rend="i">Unigenitus</hi> sont les quatre premiers actes, dont le cinquième est le fatal et bref par lequel un pape aveugle et philosophe, encensé par d’aveugles <pb n="201" xml:id="p201"/> philosophes, a détruit l’ordre des Jésuites, contre sa conviction et par intérêt. Oui, l’œuvre de Bossuet a croulé sous Ganganelli, pape révolutionnaire, mort effrayé de son ouvrage ! Quel drame et quels acteurs !</p>
<p>D’un côté, Richelieu, Louis XIII, le père Joseph, Molina, Mazarin, Louis XIV, Bossuet, mademoiselle de Lafayette, Bouhours et Bourdaloue, madame de Maintenon, l’archevêque de Paris, le grand Ricci, Cérutti, le père Lachaise, l’archevêque de Reims, etc…</p>
<p>De l’autre : Arnauld, Pascal, Racine, Boileau, Saint-Cyran, Jansénius, Pombal, d’Aranda, Choiseul, Louis XV, Ganganelli, Voltaire, etc.</p>
<p>Quelle tâche pour un historien d’expliquer le pourquoi d’un pareil malentendu dans le gouvernement moral de l’Europe, dont les destinées se jouaient alors ! Aujourd’hui, l’Histoire doit procéder à la manière de Montesquieu, dans <hi rend="i">la Grandeur et la décadence des Romains</hi>, et non à la manière des Rollin, des Gibbon, des Hume, des Lacépède. Sous ce rapport, M. Mignet est supérieur à M. Thiers. Aujourd’hui, les détails sont innombrables. L’histoire n’a que deux modes : ou les cinquante volumes in-folio du <hi rend="i">Moniteur</hi> écrits par un patient analyste, par un rapporteur sans passion ; ou le volume in-octavo du penseur.</p>
<p>Louis XIV, sachons le bien, est le continuateur, par Mazarin, de Richelieu qui continuait lui-même Catherine de Médicis : les trois plus beaux génies de l’absolutisme de notre pays. Pierre-le-Grand les comprenait bien, lui, qui en embrassant la statue du cardinal en rapporta peut-être l’esprit dans le <pb n="202" xml:id="p202"/> Nord ! La Saint-Barthélemy<note place="bottom">Erreur de la <hi rend="i">Revue parisienne</hi> : « Barthélémy » au lieu de « Barthélemy ».</note>, la Prise de la Rochelle, la Révocation de l’édit de Nantes se tiennent. L’acte de Louis XIV et le dénoûment de cette immense épopée allumée par l’imprudence de Charles-Quint ; cet acte grand et courageux est, malgré les hypocrites clameurs des Sainte-Beuve de tous les temps, une chose à la hauteur de toutes les choses de ce règne colossal.</p>
<p>Les principes de la monarchie sont aussi absolus que ceux de la république. Je ne sais rien de viable pour les nations entre ces deux formes de gouvernement. Tout est louche et incomplet, médiocre et discutable, hors de ces deux modes ; tandis qu’ils sont complets, sans appels, infinis : ou le Peuple ou Dieu. Le pouvoir ne peut venir que d’En-Haut ou d’En-Bas. Vouloir le tirer du Milieu, c’est vouloir faire marcher les nations sur le ventre, les mener par le plus grossier des intérêts, par l’individualisme. Le christianisme est un système complet d’opposition aux tendances dépravées de l’homme, et l’absolutisme est un système complet de répression des intérêts divergents de la société. Tous deux se tiennent. Sans le Catholicisme, la Loi n’a pas de glaive et nous en avons la preuve aujourd’hui. Je le dis hautement : je préfère Dieu au Peuple ; mais je ne puis vivre sous une monarchie absolue, je préfère la République aux ignobles gouvernemens bâtards, sans action, immoraux, sans bases, sans principes, qui déchaînent toutes les passions sans tirer partie d’aucune, et rendent, faute de pouvoir, une nation stationnaire. J’adore le roi par la grâce de Dieu, j’admire le Représentant du peuple. Catherine et Robespierre <pb n="203" xml:id="p203"/> ont fait même œuvre. L’une et l’autre étaient sans tolérance. Aussi n’ai-je point blâmé, ne blâmerai-je jamais l’intolérance de 1793, parce que je n’entends pas que de niais philosophes et des sycophantes blâment l’intolérance religieuse et monarchique. La Réformation a expiré en France sous le coup d’état de Louis XIV, et il le fallait ! Il ne s’agissait pas de savoir si Luther, Calvin, Knox, continuateurs des Vaudois, des Albigeois, des Hussites qui continuaient eux-mêmes mille hérésies des seconds temps de l’Église, avaient raison ou tort ; il s’agissait du gouvernement temporel des sociétés, attaqué dans sa base, dans son essence, dans ses principes, par l’esprit d’examen auquel rien ne résiste, et avec qui tout pouvoir est impossible. <hi rend="i">Sois mon égal ou je te tue</hi> de 1793, est la phrase jumelle de : <hi rend="i">Sois catholique ou va-t-en</hi>, de Philippe II, de la cour de Rome, de Catherine de Médicis, du cardinal de Richelieu et de Louis XIV, car je ne vois pas pourquoi nous ne dirions pas enfin les choses comme elles sont !</p>
<p>Quand on proposa des transactions au grand Ricci, le Général des Jésuites, il répondit : <hi rend="i">Sint ut sunt aut non sint</hi>, et il opta pour la mort de son Ordre. Cette parole que les encyclopédistes, les révolutionnaires, les poètes, le monde entier tourné vers une impuissante liberté, n’ont pas célébrée, est égale à tout ce que l’Antiquité, tout ce que le Moyen-Âge ont dit de plus héroïque. Elle fut dite, dans une chambre, à Rome, par un vieillard qui conquérait la Chine à l’Église, qui possédait le Paraguay et le rendait heureux, qui régnait dans le Sud, qui tenait par ses confesseurs l’oreille de tous <pb n="204" xml:id="p204"/> les rois, et qui avait entre ses mains l’enseignement d’une partie du globe. Ricci, disant cette phrase, a entendu craquer les trônes ; mais il comprenait que son Ordre n’était rien, s’il n’était pas ce qu’il avait été jusque là : le gouvernement par les capacités triées dans les générations. Cette sublime abdication de la plus belle Oligarchie Religieuse qui se soit produite depuis l’Égypte, cette phrase est la loi de l’Église catholique, celle de toute Monarchie, celle de la République. Voilà ce que comprenait le parti vainqueur de Port-Royal, et de la Réformation en France.</p>
<p>Dieu, le roi, le Père de famille, telle était la société de Bossuet, de Louis XIV, de Charlemagne, de Saint-Louis, de Napoléon.</p>
<p>La Liberté, l’Élection, l’Individu, telle est celle de la Réformation.</p>
<p>Par malheur, la France est en proie aujourd’hui à cette horrible formule. N’est-ce donc pas, ô France ! par l’unité monarchique et religieuse que Louis XIV et Napoléon firent l’un et l’autre leurs grandes tentatives de domination française. L’un et l’autre ont eu le même sort, ils furent abandonnés, incompris au moment où ils demandaient à la nation un dernier effort. L’un et l’autre avaient attaché les deux péninsules aux flancs de la France en étendant la main sur la Méditerranée. La trahison politique du Régent a brisé l’œuvre de Louis XIV, comme en 1814 la trahison de ses lieutenants a fait périr celle de Napoléon. Aujourd’hui, la puissance de la Russie gît surtout dans la force du principe religieux et du principe monarchique réunis. Le Czar, homme en ce moment <pb n="205" xml:id="p205"/> à la hauteur de son empire, digne de la grande Catherine et de Pierre-le-Grand, est à la fois pape et empereur.</p>
<p>Les doctrines de Port-Royal étaient, sous le masque de la dévotion la plus outrée, sous le couvert de l’ascétisme, de la piété, une opposition tenace aux principes de l’Église et de la Monarchie. Messieurs de Port-Royal, malgré leur manteau religieux, furent les précurseurs des économistes, des encyclopédistes du temps de Louis XV, des Doctrinaires d’aujourd’hui, qui tous voulaient des comptes, des garanties, des explications, qui abritaient des révolutions sous les mots Tolérance et Laissez-faire. La Tolérance est comme la Liberté, une sublime niaiserie politique. Elle enfante si bien les schismes, les rébellions, le trouble dans l’État, que l’intolérance de Calvin, qui fit brûler Servet, égale celle de l’Église. Qu’y a-t-il au monde, en ce moment, de plus compact, de plus despotique que l’intolérance des hypocrites mômiers de Genève et de l’hypocrite Angleterre ? Port-Royal était une sédition commencée dans le cercle des idées religieuses, le plus terrible point d’appui des habiles Oppositions. La Bourgeoisie d’aujourd’hui, avec son ignoble et lâche forme de gouvernement, sans résolution, sans courage, avare, mesquine, illétrée, préférant, pour sa Chambre, des nuages au plafond de Ingres et représentée par les gens que vous savez, était tapie derrière messieurs de Port-Royal. Cette arrière-garde et cette arrière-pensée expliquent pourquoi des hommes comme Molière, Boileau, Racine, Pascal, les Bignon, etc., se rattachaient secrètement ou ostensiblement à Port-Royal. La preuve de ce que j’avance <pb n="206" xml:id="p206"/> existe dans un fait terrible dont M. Sainte-Beuve ne parle pas dans son discours d’ouverture, devenu la préface de son livre : tous les Évêques, tous les ecclésiastiques, les curés qui ont renié l’Église Catholique, qui ont prêté serment, qui ont souillé les sièges épiscopaux <hi rend="i">étaient des Jansénistes</hi>. L’Église et le Monarque n’ont point failli à leur devoir, ils ont étouffé Port-Royal. Louis XIV est là, comme en tout, bien supérieur à Charles-Quint. Aujourd’hui, ceci ne saurait faire question. Aussi M. Sainte-Beuve dit-il : « Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, était <hi rend="i">une sorte de Siéyès spirituel qui agissait avec vigueur en se tenant dans l’ombre</hi> ! » En 1636, ce Saint-Cyran disait : <hi rend="i">Dieu m’a donné de grandes lumières, il n’y a plus d’église et cela depuis six cents ans</hi> ! (c’est-à-dire, depuis l’an mille !) Quel hypocrite, quel Cromwel [sic] religieux ! De bonne foi, peut-on en vouloir à Richelieu et aux Jésuites de l’avoir deviné ? en mourant, il dit <hi rend="i">avoir refusé un évêché sous un gouvernement qui ne voulait que des esclaves</hi> ! Ce dernier mot est-il assez clair ? Toute Opposition religieuse est la préface d’une Hérésie dans l’Église, comme dans l’État toute Opposition est la préface d’une sédition : elle finit dans l’État par les piques de 1790 ou par les pavés de 1830, et dans l’Église par deux cents ans de guerres. Par malheur, le parti janséniste, continuateur de Port-Royal, et Port-Royal trouvèrent des gens d’un talent immense ; puis ils eurent pour héritiers les terribles jouteurs du dix-huitième siècle ; mais quand les Jésuites, objet de tant de haine, tombèrent, les trônes se sentirent ébranlés. Voltaire a continué Pascal, comme Louis XIV avait continué Catherine et <pb n="207" xml:id="p207"/> Richelieu. Chaque parti était dans son droit.</p>
<p>Au lieu d’embrasser ce sujet si vrai, si naturel, de dominer trois siècles, savez-vous ce qu’a fait M. Sainte-Beuve ? Il a vu dans le vallon de Port-Royal des Champs, à six lieues de Paris, à Chevreuse un petit cimetière où il a déterré les innocentes reliques de ses pseudo-saints, les niais de la troupe, des pauvres filles, des pauvres femmes, des pauvres hères bien et duement pourris. Sa blafarde muse, si plaisamment nommée résurrectionniste, a rouvert les cercueils où dormait et où tout historien eût laissé dormir la famille entêtée, vaine, orgueilleuse, ennuyeuse, dupée et dupeuse des Arnauld ! Il s’est passionné pour les immortels et grandioses messieurs Du Fort, Marion, Lemaître, Singlin, Bascle, Vitard, Séricourt, Floricot, Hillerin, Bazile…</p>
<p>Ah ! quelle douleur pour M. Sainte-Beuve ! Ce mort est si profondément enterré qu’il met en note : <hi rend="i">on ne sait pas au juste qui était ce Bazile</hi> !</p>
<p>Rebours, Guillebert, Lepelletier, Bourdoise, Gaudon, Ferrand, Hamon, voilà des grands hommes oubliés dans les catacombes de l’histoire et auxquels il signe des certificats de vie. Il y a encore les pères Pacifique et Bernard, le père Archange, un Anglais dont les fautes de français ont, dit M. Sainte-Beuve, <hi rend="i">des airs de grâce à la Pérugin</hi>. Oui, voilà jusqu’où va la <hi rend="i">griserie</hi> de l’auteur : il compare le baragouin du père Archange, Irlandais, à la peinture du Pérugin !</p>
<p>Voici peut-être comment procède ce critique, et en vous expliquant ce bizarre passage, je crois rendre raison de toutes les ambiguïtés, de tous les <pb n="208" xml:id="p208"/> non-sens, de toutes les contradictions, de toutes les niaiseries que nous allons rencontrer dans l’analyse de ce livre extraordinaire en son genre. Pérugin est le premier, je crois, qui, au-dessous des vierges, mit de petits oiseaux. Depuis, Raphaël a bien étendu ce système en faisant toujours jouer l’enfant Jésus avec les plus jolies créations de la Nature. Dans je ne sais quelle église de Venise, vous avez dû, comme moi, remarquer une Madone au-dessous de laquelle un ange tient des oiseaux, un chef-d’œuvre ! On reste ébahi devant cet ange. En parlant français, les Anglais se livrent à de vrais gazouillements qui font prendre leur bouche pour une volière. Ce rapprochement a eu lieu dans la cervelle de l’auteur, il a pensé aux oiseaux du Pérugin en pensant au gazouillement des Anglais, il a supprimé <hi rend="i">l’entre deux</hi> et nous a servi cette singulière phrase sur les fautes de français qui ont des airs de grâce à la Pérugin. Quand nous en serons aux autres fautes de l’auteur, nous trouverons peut-être, avec plus de raison, que M. Sainte-Beuve ressemble à un peintre fou qui voudrait nous faire prendre sa palette pour un tableau.</p>
<p>Enfin, M. Sainte-Beuve, a vu dans son sujet une occasion d’exhumer les mères Angélique Première, etc., les sœurs Marie-Claire, Marie Briquet, Marie-des-Anges, dame Morel, Marie Suyreau, Christine, Eugénie, Isabelle, Agnès, etc.</p>
<p>Quelle question, pour lui, de savoir si M. Coqueret et M. Froger en ont voulu à M. Lancelot, l’auteur des Racines Grecques. M. Lancelot, oh ! M. Lancelot ! Vous ne devineriez jamais ce que c’est ? Je vous le donne en mille.</p>
<quote>
<p>Lancelot est un innocent René avant tout <pb n="209" xml:id="p209"/> contact de littérature (un René avant la lettre ?). C’est la différence de l’idéal poétique à la réalité nue !</p>
</quote>
<p>Pardon, vieux génie, qui as ouvert ses premiers sillons au brillant, au magnifique dix-neuvième siècle ! Pardon, pour la profanation insensée de cette muse qui veut faire baiser à la joue ta vivante création par ce cadavre ramené péniblement du fond de sa bière.</p>
<p>Quant à Bourdoise, à son endroit, M. Sainte-Beuve atteint le plus haut comique.</p>
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<p><hi rend="i">Parmi les simples</hi>, dit-il, c’est une des figures les plus dignes d’être notées dans l’histoire de la renaissance religieuse au commencement du dix-septième siècle.</p>
</quote>
<p>Ce M. Bourdoise a été vacher, berger, petit clerc de procureur, laquais même, un peu portier de collège, etc. Un homme perspicace aurait deviné que ce Figaro qui faisait un peu de tout, et qu’on nomma plus tard le <hi rend="i">marguillier universel</hi>, avait garde à carreau dans les choses religieuses. Dans les partis religieux comme dans les partis politiques, il y a les habiles, les intrigants, les niais, les fourbes. M’est avis que ce Bourdoise a dû s’entendre avec le Bazile inconnu. Quel héros ne vous imagineriez-vous pas d’après la phrase de M. Sainte-Beuve ? Si Bossuet n’a pas prononcé son oraison funèbre, c’est par esprit de parti. Que dites-vous d’une renaissance religieuse au dix-septième siècle ? Qu’ont donc fait Catherine de Médicis, Philippe II et Loyola ?</p>
<p>M. Séricourt ressemble à Vauvenargues ! Sœur Anne-Eugénie, une pauvre bête de ce troupeau d’<hi rend="i">avelles</hi> qui, dans l’occasion, deviennent des <hi rend="i">lionnes, est la matière même d’où s’engendrera la</hi> <pb n="210" xml:id="p210"/><hi rend="i"> mélancolie poétique des passions, d’où éclora la sœur de René, d’où s’embrasera en flammes si éparses et si hautes, et que quelques-uns appellent incendiaires, celle qui a fait Lélia</hi> ! Celle qui a fait Lélia s’embrasant en flammes éparses, hein ?</p>
<p>Cette mosaïque d’idées contrariées avec laquelle M. Sainte-Beuve encadre ses figures inconnues, il la compose pour les figures les plus connues, et il en résulte que vous ne les reconnaissez plus. Arnauld, lui est expliqué par M. de Montlosier. Saint-Cyran lui semble être le père des Royer-Collard et des Sieyès. Dans un badinage de ce nouveau Calvin, arrêté dans son œuvre par Richelieu, il retrouve <hi rend="i">un cas de Werther</hi>. Vous attendiez-vous à trouver Goethe dans l’histoire de Saint-Cyran ? J’ai été dans le ravissement de l’étonnement en voyant qu’au bout du livre cet abbé révolutionnaire n’était pas un peu Carrel.</p>
<p>J’atteins là le sens le plus plaisant de cette histoire, dans laquelle l’auteur ressemble à un homme qui ferait cent lieues en se promenant sur trois feuilles de parquet. Dans ce livre, si M. Sainte-Beuve se pose sur quelque grande machine, il s’attache à un volant, à une vis, il y fait des tours d’agilité, il y cloue un monde de considérations hétérogènes, un homme passionné dirait hétéroclites. Dans son <hi rend="i">tournis</hi> de mouton, il entraîne les plus petites choses, les grandes, les moyennes, il les force de tourner avec lui ; puis il en résulte que le livre ressemble prodigieusement au <hi rend="i">thé de madame Gibou</hi>, cette drolatique invention d’Henri Monnier.</p>
<p>Vous pouvez croire ce que je dis, mais je tiens à <pb n="211" xml:id="p211"/> vous prouver combien cette comparaison est juste et méritée.</p>
<p>L’auteur a passé son temps à regarder Port-Royal avec le microscope de Raspail, il y a découvert dans les cœurs des mouvements, des intentions qui, selon lui, exhaussent des actions indifférentes, les vétilles de la dévotion, à la hauteur des plus grands efforts de la politique ou de la poésie, et il part de là pour nous entretenir de bagatelles avec une ingénuité que de plus sévères qualifieraient autrement. Enfin il arrive à multiplier ses inconnus par d’autres inconnus : il explique Angélique par Félix Neff, M. Collard par Jean Newton, qui ont leurs notices chez le libraire Risler.</p>
<p>Ce premier volume est bâti sur ceci, que je vous donne pour le chef-d’œuvre de cette littérature à la Jacotot.</p>
<p>Le père de la mère Angélique I<hi rend="sup">re</hi>, un ancien avocat, un Arnauld qui entendait les affaires, filoute l’abbaye de Port-Royal pour sa fille nommée Jacqueline. Il la présente au Saint-Siége comme âgée de dix-sept ans, quand elle en a sept, et sous le faux nom d’Angélique. Rome, dit-il finement, se doutait de ce qu’elle serait, et ne voulait pas entendre parler de Jacqueline Arnauld. Cette gentillesse qui, de nos jours, conduirait sur les bancs de la cour d’Assises, et qui nécessita d’autres bulles quand Jacqueline eut l’âge et fut en possession, M. Sainte-Beuve l’appelle une <hi rend="i">petite supercherie</hi> des Arnauld.</p>
<p>Angélique I<hi rend="sup">re</hi> (nous sommes menacés d’Angélique II, III, etc.) se soucie peu de son abbaye. Mise en sevrage chez l’abbesse de Maubuisson, <pb n="212" xml:id="p212"/> cette fameuse d’Estrées qui jurait <hi rend="i">par ce ventre qui a porté quatorze enfants</hi> ! qui prêtait son abbaye à Henri IV pour y venir voir Gabrielle, la petite Arnauld flotte longtemps entre les séductions du monde et les ennuis de son abbaye de Port-Royal. Dans le récit des niaiseries de cette petite fille, triomphe la phrase de M. Sainte-Beuve. Il lâche alors ses <hi rend="i">zéphirs mûrissants, ses coteaux modérés, ses pentes bienveillantes, ses fougueusement austères</hi>, ses tropes faux où la pensée est à l’état de germe, et qui le constituent l’inventeur du têtard littéraire : quel autre nom donner à ses embryons d’images flottant sur une mare de mots ? Quand je pense que cet auteur s’insurge dans une note contre M. Victor Hugo ; et lui qui, après ses <hi rend="i">incubations infertiles</hi>, ne peut créer une image, il ose s’y élever contre l’<hi rend="i">École des images à tout prix</hi> !</p>
<p>Arrive enfin le plus grand jour, une journée équivalent à celle des Dupes, la Journée du Guichet ! Dans cette journée, Angélique I<hi rend="sup">re</hi> ferme la porte au nez de son père et refuse désormais de le laisser venir à Port-Royal qu’il métamorphosait en maison de campagne. Voyez-vous ce bon bourgeois partant en carrosse de Paris pour Chevreuse, accompagné de sa femme, de sa fille madame Lemaître (une acariâtre avec qui son mari n’a jamais pu vivre), et trouvant visage de bois ? trouvant sa fille devenue inflexible, inondée par la Grâce, après deux coups inutilement frappés par un capucin et par un père Bernard.</p>
<p>Voilà, pour M. Sainte-Beuve, le point de départ de Port-Royal ! En nous peignant le vallon de Chevreuse et réimprimant dans son langage la <pb n="213" xml:id="p213"/> biographie des Arnauld comme elle est dans Tallemant des Réaux, il annonce de loin en loin cette grande et terrible bataille du Guichet. Aussi, quand le combat se livre, lui consacre-t-il tout un chapitre. Il foudroie Racine d’avoir omis cette scène dans son histoire de Port-Royal. Racine s’est contenté de noter que la mère Angélique <hi rend="i">fit en cette année fermer de bonnes murailles son abbaye</hi>.</p>
<quote>
<p>L’oserai-je dire, s’écrie M. Sainte-Beuve, dans cet oubli, dans cette omission de Racine, j’entrevois de la timidité littéraire et <hi rend="i">du goût</hi> : il jugea peut-être la scène trop forte !</p>
</quote>
<p>Ici le livre m’est tombé des mains : Racine, auteur tragique, effrayé de la force d’une scène !</p>
<p>Une fois ce petit écrou de la grande machine de Port-Royal trouvé, M. Sainte-Beuve va le prendre, le pousser dans sa filière, en tirer un fil de fer qui a <hi rend="i">cent</hi> pages de long dans le volume ! En effet il égale cette scène à ce que Corneille a inventé de plus grand, il compare Angélique Ire à cheval sur sa serrure et fermant sa porte à son père qui lui dit inutilement : Ouvre-moi ta porte pour l’amour de Dieu ; savez-vous à quoi ? À <hi rend="i">Polyeucte</hi> !</p>
<p>Autre chapitre là-dessus ! Une assertion si bizarre veut des preuves. Examen de <hi rend="i">Polyeucte</hi> étendu sur cette porte, ramené, coupé, taillé aux proportions de ce guichet. M. Sainte-Beuve tâche d’établir que le vieux Corneille en faisant sa belle tragédie quinze ans plus tard, songeait à cette grande journée du Guichet entre un filou d’avocat et sa Perrette de fille, à cette scène que Racine, jeune rival de Corneille et ami de Port-Royal dévot et plein de goût, aurait négligée. Comprenez-vous Racine ignorant une scène <pb n="214" xml:id="p214"/> <hi rend="i">qui est</hi>, dit-il, <hi rend="i">le coup d’état de la Grâce, sans lequel cette réforme depuis si fameuse et si fertile, avortait en naissant</hi> ! De quelle fertilité nous parle-t-il ? fertile en séditions, grosse de révoltes ?</p>
<p>M. Sainte-Beuve trouve que Corneille avait entrevu la sœur de Pascal âgée de treize ans à Rouen, où Pascal le père fut intendant. Selon M. Sainte-Beuve, quelques filons de cette grande scène ont alors pu luire jusque dans l’âme de Pierre Corneille. Si quelque chose peut mériter les férules de la critique, n’est-ce pas l’ineptie avec laquelle M. Sainte-Beuve essaye de rapporter les vers de Polyeucte sur la Grâce à ce qui s’est passé dans cette journée du Guichet ! Mais, M. Sainte-Beuve, <hi rend="i">les lettres provinciales sont là</hi>. L’Univers littéraire sait que cette tragédie fut inspirée par les doctrines molinistes sur la Grâce, à Corneille, élève des Jésuites, qui, conseillé par eux, traduisit l’Imitation en vers. Après je ne sais combien de raisonnements, M. Sainte-Beuve dit (page 129) ne voir aucune relation entre Port-Royal et Corneille, puis (page 134) il conclut à ceci :</p>
<quote>
<p>Corneille est de Port-Royal par <hi rend="i">Polyeucte</hi>, dont le dénouement, si je ne m’abuse, dit-il, n’est que : aussi pathétique, aussi idéalement sublime que celui de la journée du Guichet.</p>
</quote>
<p>Savez-vous le dénouement de la journée du Guichet ? C’est la mort de madame Arnauld à qui la mère Angélique fermait la porte au nez, qui de ce coup se fit religieuse, et qui en mourant s’écria : Mon Dieu, tirez-moi à vous ! Paroles cent mille fois dites par les cent mille mourans des mille monastères chrétiens.</p>
<p><pb n="215" xml:id="p215"/> Comprenez-vous un pareil entêtement ? M. Sainte-Beuve ne voyant aucun moyen d’embrigader la personne de Corneille dans Port-Royal (page 129) y réussit (page 134) en supposant une fraternité d’idées, qui, si vous avez saisi les prétextes de la querelle entre les Jésuites et Port-Royal, étaient diamétralement opposées. Avec un pareil système, on pourrait soutenir que Rotschild continue Ahasvérus, et que Napoléon a fait la Restauration.</p>
<p>Rien ne vous expliquera mieux la myopie littéraire de cette débile et imparfaite nature, que l’observation suivante de M. Sainte-Beuve à propos de Corneille et de Rotrou rattachés à Port-Royal ; car, Polyeucte entraîné, Rotrou suivait avec sa tragédie de Saint-Genest, précurseur de Clara Gazul ! dit-il, et un peu de Marion de Lorme.</p>
<p>Dans le chapitre où il cherche à créer des rapports impossibles entre Corneille et Port-Royal, et qui est inutile puisqu’il dit ne voir aucune relation entre Port-Royal et Corneille, il jette au bas d’une page cette note :</p>
<quote>
<p>Il y a un indice à alléguer de la communication de Corneille avec Port-Royal, ce serait dans le Chevrœana, ce mot de Chevreau : La dernière fois que nous dinâmes au P.-R., M. Corneille et moi, au sortir de table, il me demanda mon sentiment sur des vers qu’il me récita. Qu’est-ce que ce P.-R. où dînèrent Corneille et Chevreau, et où ils parlèrent si haut vers et tragédie ? Ce ne peut être que Port-Royal.</p>
</quote>
<p>Port-Royal, qui fermait sa porte aux parens, Port-Royal, où M. Sainte-Beuve établit la disette, Port-Royal, où <hi rend="i">la mère Angélique retranchait sur</hi> <pb n="216" xml:id="p216"/><hi rend="i"> l’estomac de ses religieuses</hi> (quel français), Port-Royal <hi rend="i">affamé</hi>, dit plus élégamment Racine, et où l’on ne dînait pas. Vraiment ceci rappelle l’histoire de cette prétendue inscription romaine :</p>
<quote>
<p>CES. TI. C.
<lb/>ILEC. HE.
<lb/>M. INDE. SANES.</p>
</quote>
<p>Personne ne put lire : <hi rend="i">C’est ici le chemin des ânes</hi> ! Mais quel bibliothécaire ferez-vous, M. Sainte-Beuve ? Si c’eût été Port-Royal, Chevreau aurait mis <hi rend="i">à</hi> et non pas <hi rend="i">au</hi>. Comment ! vous ne voyez pas que ce lieu où Chevreau et Corneille <hi rend="i">parlèrent si haut vers et tragédie</hi> était le Palais-Royal. Hélas ! monsieur, ils dinèrent au Palais-Royal, ainsi nommé dès que le cardinal de Richelieu en eût fait présent au roi, qui l’accepta, et qui, dans beaucoup d’histoires de ce temps, est désigné par ces initiales. De pareilles fautes quand on travaille des années entières, sont impardonnables, surtout quand on se fait assister de trois jeunes hommes littéraires.</p>
<p>Dans sa fureur d’amalgamer des choses incohérentes, M. Sainte-Beuve se permet tout le long de son livre des arlequinades semblables. Ainsi pour établir que Jansénius a pu (chose impossible) préparer dès 1621 cette grande opposition religieuse que vous savez, avec les fondateurs de Port-Royal à Bourg-Fontaine, il s’arme d’une lettre où Jansénius dit : « Je me porte bien, après une langueur de tête et une <hi rend="i">toux</hi> que j’ai eues du voyage que je fis avec <pb n="217" xml:id="p217"/> vous. » <hi rend="i">Si on peut rattacher le Bourg-Fontaine</hi> ! s’écrie M. Sainte-Beuve, c’est par là !</p>
<p>Comprenez-vous une <hi rend="i">toux</hi> rattachant Jansénius au parti janséniste, avec lequel il n’a rien eu de commun que le nom ? Jansénius c’est un des quelques exemples de ce fait historique d’un homme devenu, après sa mort, chef d’un parti dont les faits et gestes n’étaient point dans sa pensée.</p>
<p>L’histoire de la journée du Guichet, Corneille et Rotrou occupent un quart de ce premier volume de l’histoire de Port-Royal ; le reste est une suite de voyages dans le genre de celui du jeune rat de la fable, prenant des taupinées pour des montagnes, et dont vous avez maintenant une idée d’après la balourdise sur le mot de Chevreau, d’après l’élévation de la journée du Guichet à la hauteur de la journée des Dupes et à la hauteur de Polyeucte.</p>
<p>Après la journée du Guichet, M. Sainte-Beuve a tâché d’embaucher, comme colonel de ses cadavres, un saint. Les saints ne pourrissent pas, vous savez ! Quelle victoire, quelle conquête que de rattacher saint François de Sales à Port-Royal ! L’évêque de Genève a eu quelques rapports avec les Arnauld, et M. Sainte-Beuve s’enfonce aussitôt dans une analyse de Monsieur de Genève qui envahit un tiers du volume. Si cette analyse n’était pas une sorte d’<hi rend="i">olla podrida</hi>, je ne vous en parlerais pas ; mais il y a peut-être un véritable intérêt à débarrasser notre littérature, si ferme, si précise, d’un pareil système, et d’arrêter les ravages que fait M. Sainte-Beuve dans notre belle logique française.</p>
<p>Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, <pb n="218" xml:id="p218"/> l’Elvire de Lamartine sont inclus, selon lui, dans les œuvres de saint François de Sales. Tout est dans tout. La Philothée du saint est la sœur de Céladon. M. de Lamartine est saint François de Sales ; et <hi rend="i">vice versa</hi>, Saint François de Sales est M. de Lamartine. M. Sainte-Beuve ose comparer le <hi rend="i">Théotime</hi> de saint François de Sales au poëme anti-catholique de Jocelyn ! Jocelyn excommunié à bon droit par la Cour de Rome. Mais comment Monsieur de Genève, qui est Lamartine, comme M. de Lamartine est M. de Genève, tient-il à Bernardin de Saint-Pierre ? direz-vous. Oh, madame, il s’y rattache par le lac d’Annecy, qui est dans le diocèse du prélat ; il y tient encore <hi rend="i">par son coloris fondant, par le parler mélodieux, par son âme veloutée et savoureuse</hi>. (Bernardin de Saint-Pierre, comme Racine, était une nature caustique.) Il y tient par leur commun sentiment de la nature botanique.</p>
<p>Si saint François de Sales lâche une bêtise… hélas ! comtesse, les saints qui écrivent beaucoup ont autant d’occasions en ce genre que les romanciers, c’est précisément cela que M. Sainte-Beuve met en lumière. Ainsi M. de Genève dit « que les cerisiers portent bientôt leurs fruits parce que leurs fruits<hi rend="i"> ne sont que des cerises de peu de durée</hi>, mais les palmiers, princes des arbres, ne portent leurs dates que cent ans après qu’on les a plantés. » Comme si les dattes duraient plus que les cerises, comme si les cerises ne se gardaient pas desséchées aussi longtemps que les dattes. Le saint, quoique tenant à Bernardin de Saint-Pierre, n’était pas fort sur l’histoire naturelle, vous le voyez ! Hé bien, <pb n="219" xml:id="p219"/> là-dessus M. Sainte-Beuve s’écrie : Toujours l’image vive et l’emblème !</p>
<p>Enfin, saint François de Sales, en qui l’auteur trouve par avance le chantre d’Elvire, et le style des Études de la Nature, tient aussi à l’euphuisme de la cour d’Elisabeth, au marinisme, au gongorisme. Oui, madame, il est atteint et convaincu de ces trois crimes de lèse-goût sur cette phrase : <hi rend="i">mes soupirs se font vents</hi>. Eh bien ! malgré le gongorisme, l’euphuisme, le marinisme, M. de Genève, qui est Larmartine, qui écrit comme Bernardin de Saint-Pierre, a fondé trente ans avant Richelieu un prélude d’académie française à Annecy, d’où Vaugelas est sorti, et M. Sainte-Beuve regrette que Vaugelas, <hi rend="i">qui ne sortait pas de Coëffeteau</hi>, ait oublié, méprisé <hi rend="i">les grâces et les libertés heureuses de ce style à la saint François de Sales</hi>, et qu’enfin ses ciseaux de grammairien aient tant retranché à l’oranger odorant de cette académie paternelle, qui nous donne aujourd’hui les deux de Maistre. En voilà des contradictions ! Eh bien, je gage avec M. Sainte-Beuve les trois derniers volumes de Port-Royal, qu’il a commis, en s’en tenant au seul saint François de Sales, cinquante contradictions aussi amusantes que celle-ci dans les cent pages qu’il lui a consacrées.</p>
<p>Le Camus, le bon évêque de Belley, qui faisait des romans religieux, est, selon M. Sainte-Beuve, l’Élysée un peu folâtre de ce radieux Élie. Le saint a son l’Angely, son Triboulet ; car ce pauvre romancier religieux est, selon M. Sainte-Beuve, le précurseur de M. de Roquelaure et du marquis de Bièvres.</p>
<p>Je ne sais pas ce que ces saints connus et ces <pb n="220" xml:id="p220"/> évêques inconnus ont fait à ce terrible M. Sainte-Beuve ; mais il a, pour les sottises tombées dans la mer de l’oubli, l’instinct divinatoire des vieilles femmes pour les secrets. Afin de bien expliquer M. de Genève, il a recours à Pascal et met la main sur une bévue de Pascal, car il y en a plus d’une dans les pensées si célèbres de ce grand écrivain. Voici la <hi rend="i">pensée</hi> :</p>
<quote>
<p>Je n’admire pas un homme qui possède une vertu dans toute sa perfection, s’il ne possède en même temps dans un pareil degré la vertu opposée, tel qu’était Épaminondas, qui avait l’extrême valeur jointe à l’extrême bénignité, car autrement ce n’est pas monter, c’est tomber. On ne montre pas de grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois et remplissant tout l’<hi rend="i">entre-deux</hi>.</p>
</quote>
<p>M. Sainte-Beuve, intitule son chapitre, qui a quarante pages : Saint François de Sales au complet. – Entre-deux de Pascal. Il cherche cet entre-deux dans François de Sales. C’est dans l’entre-deux que se trouvent sans doute le marinisme, l’euphuisme, le gongorisme, Lamartine, Bernardin de Saint-Pierre, l’Académie, etc.</p>
<p>Je ne sais rien de plus faux que la proposition de Pascal. Ce nom ne m’épouvante pas. Pascal a eu la prétention d’être un bon catholique. Or, pour lui, cette question doit être ou religieuse ou sociale. Il n’y a qu’une seule vertu que l’Église romaine a, par une pensée trinitaire, scindée en trois : la Foi, l’Espérance et la Charité. Ceci est pour la question religieuse. Quant à la question sociale, si nous entrons dans le raisonnement purement <pb n="221" xml:id="p221"/> philosophique, le contraire de la vertu est le vice. Il n’existe pas de vertu qui ait son opposée. L’extrême valeur n’est pas l’opposée de la bénignité. Je voudrais bien connaître l’opposée de l’Équité, du Repentir, de la Chasteté ? La valeur d’Épaminondas est une pure convention humaine qui change selon les climats, ainsi que la bénignité. Pascal a pris pour des vertus les qualités morales étiquetées, pour leurs besoins, par les Sociétés.</p>
<p>Non, Dieu ne demande pas aux hommes cet équilibre sur la corde raide avec les vertus opposées dans chaque main. L’équipollence mathématique voulue par Pascal, ferait d’un homme un non-sens. Si la Liste Civile était aussi libérale qu’elle est économe, elle serait toute l’année entre le plaisir de donner et celui de recevoir, assise sur ses écus. Pascal a oublié qu’en morale, il n’y a rien d’absolu dans la Société, tandis que tout est absolu dans l’Église. Donc, si Pascal raisonne catholiquement, il commet une hérésie ; mais, s’il vient sur le terrain rationnel, humain, sa pensée est fausse. Son homme <hi rend="i">admirable</hi> réaliserait tout simplement ce que nous nous figurons de Dieu : un être égal à lui-même, en force sur tous les points de la circonférence. Cela est si vrai que, le verso tourné, M. Sainte-Beuve nous affirme que saint François de Sales était, dès ici bas, <hi rend="i">une sphère complète</hi>.</p>
<p>Une des plus délicieuses charges d’Henri Monnier va, dès ceci, vous donner une idée parfaite de ce livre. Dans la Famille improvisée, ce charmant comédien fait son fameux personnage de Prudhomme, élève de Brard et Saint-Omer ; il s’adresse à un bourgeois stupide, et lui fait suer sang et eau en le <pb n="222" xml:id="p222"/> forçant d’écouter une histoire sur Dozainville l’acteur, qu’il mêle, sans s’en apercevoir, au récit d’une affaire où il y a des fils de pair de France et des marchands de peaux de lapin. Enfin, son auditeur lassé lui dit : – Voulez-vous parler de Dozainville ? soit ; parlons de Dozainville. Prudhomme, qui consent à parler de Dozainville, reparle pairs de France et marchands de peaux de lapin. Tout lecteur, s’il y en a, sera tenté de dire à M. Sainte-Beuve : Voulez-vous parler de saint François de Sales, de M. Royer-Collard, de M. Villemain, de George Sand, de Bernardin de Saint-Pierre ? soit ; nous parlerons de Port-Royal après. Mais non, l’auteur, sous prétexte de Port-Royal, continue de mêler les époques, de sophistiquer l’esprit de l’une avec l’esprit de l’autre, de mettre un peu de celui-ci, un peu de celui-là ; il se sert de son livre pour mettre sa carte chez tous ses amis ; enfin, il en fait un jardin anglais, où le lecteur s’endort dans le labyrinthe, sans avoir pu trouver de chemin pour revenir au logis. Je m’étonne de ceci, que M. Sainte-Beuve ayant trouvé tant de burlesques analogies entre les morts et les vivants, n’ait pas rencontré dans le passé de la littérature quelqu’un qui fût un peu M. Sainte-Beuve, ou dans lequel il y eût de l’Amaury, et qui se fût rué, comme ce héros de <hi rend="i">Volupté</hi>, sur les <hi rend="i">filles de la race déchue</hi>, qui eût fait de la contradiction un système, et de la limpide poésie française un casse-tête chinois.</p>
<p>Il existe dans le livre un passage où l’auteur explique enfin la démangeaison qui l’a poussé à savoir à fond Saint-Cyran. C’est celle d’apprendre, afin de les redire, beaucoup de belles choses. Je défie le <pb n="223" xml:id="p223"/> Hollandais le plus entêté de trouver un sens, un courant de narration, une signification quelconque à l’histoire de Port-Royal, à moins que l’auteur n’en ait voulu faire les lettres de noblesse de Messieurs Duvergier de Hauranne, qui sont de puissants doctrinaires. Je regretterais alors qu’il eût négligé de s’instruire du sort de la famille Arnauld. En ce moment, il y a un Arnauld-Robert, héritier de cette grande et illustre famille de brouillons, lequel est libraire, et qui, se trouvant pauvre, a fait une belle fortune en vendant la Bible et des tableaux historiques d’une excessive clarté, composés par lui-même. Il y a cependant une chose à concéder à M. Sainte-Beuve. Il possède son Saint-Cyran à fond. Il rapporte que le malin père Bouhours a montré, dans plusieurs livres de l’abbé de Saint-Cyran, <hi rend="i">de parfaits modèles de galimatias</hi>. Quiconque aura comme moi la patience de lire ce livre, à qui ma brave critique fait trop d’honneur, verra que M. Sainte-Beuve est bien Saint-Cyran, il est même trop Saint-Cyran ; mais dans une époque où la chimie a ses proto, ses deutoxides, il a pensé qu’il fallait se distinguer par du <hi rend="i">galimatias triple</hi>.</p>
<p>Examinons le style. Mais, sur ce point, il suffit d’un mot : le style de M. Sainte-Beuve est intolérable. Quoiqu’il y ait dans cette histoire moins de fautes de français que dans <hi rend="i">Volupté</hi>, où elles fourmillent, la langue y est tout aussi constamment outragée. Il y a des fautes aussi grossières que celle-ci : (page 258) : Plus il s’est éloigné du saint et plus il a obéi à ses gaîtés.</p>
<p>M. Sainte-Beuve qui, dans une de ses critiques, blâmait un juste emploi du <hi rend="i">en</hi> chez un auteur, s’en sert à tort et à travers.</p>
<p><pb n="224" xml:id="p224"/> Page 54 : L’histoire de l’un représente celle de beaucoup d’autres et <hi rend="i">en</hi> dispense.</p>
<p>161 : Il domine son talent, mais il s’<hi rend="i">en</hi> pique.</p>
<p><hi rend="i">Ibid.</hi> Entre deux portes toujours Méphistophélès s’entrevoit.</p>
<p>Méphistophélès s’entrevoit entre deux portes ne veut pas dire qu’on l’entrevoit, et c’est là ce que M. Sainte-Beuve voulait écrire. (Mes compliments au trois messieurs qui ont aidé M. Sainte-Beuve à corriger ses épreuves).</p>
<p>M. Sainte-Beuve est atteint d’une manie anti-grammaticale. Il persiste à rendre déclinables tous les participes présents des verbes. Pour lui, les verbes deviennent des adjectifs. Des substantifs passent à l’état de verbes. L’adjectif se fait participe, <hi rend="i">et vice versa</hi> ! Il dit : <hi rend="i">partie moralisante, labeurs recommançants, période finissante, machine vieillissante, paix recommençante</hi>. Il y a des choses aussi bouffonnes que ses fameux <hi rend="i">coteaux modérés</hi>. Il y a une <hi rend="i">fin d’hiver fructueux et mûrissant</hi>. L’hiver mûrissant ! L’hiver fructueux dans le sens de : ayant des fruits ! Fructueux ne s’emploie qu’au figuré : une affaire est fructueuse, mais l’automne a des fruits. Puis des cœurs <hi rend="i">circoncis</hi>, des idoles<hi rend="i"> favorites</hi>.</p>
<p>Il continue à faire hurler les mots et à choquer les idées les plus contraires : <hi rend="i">s’aller cacher dans un rejaillissement de piété</hi>. Se cacher dans quelque chose qui jaillit ! Il y a des <hi rend="i">ricochets qui sont une marche générale de la littérature</hi>.</p>
<p>Tant que M. Sainte-Beuve s’amuse à tourmenter ainsi la langue, il n’y a pas de mal. Jusqu’à présent ses imitateurs sont aussi nombreux que le public du Théâtre Français, dont un plaisant, disait : Il a <pb n="225" xml:id="p225"/> eu un pied gelé. Mais quand il articule en virant sur lui-même et touchant à tout, des phrases comme celle-ci : « Rabelais bourbeux de matière et de fond, car de style très pur et limpide », il y a lieu de déplorer chez un critique une ignorance aussi plaisante en ceci qu’à propos du Chevrœana. D’où vient-il ? a-t-il jamais ouvert Rabelais ? Mais Rabelais a enveloppé, dans son livre immense, de clairs, de terribles arrêts sur les choses les plus élevées de l’Humanité, dans un style à dessein grossier, rustiqué, plein d’images accusées d’obscénité par des gens qui ne connaissent ni les mœurs ni le langage du temps. M. Sainte-Beuve dit précisément le contraire de ce qui est. Un homme de sens a les bras cassés de pareilles assertions, chez une sorte de professeur qui passait pour un critique et qui ne doit sa passagère autorité qu’à l’ignorance de ses lecteurs.</p>
<p>M. Sainte-Beuve, que la duchesse d’Abrantès appelait, à cause de ses perpétuels non-sens, <hi rend="i">Sainte-Bévue</hi>, ce que je répète à cause de la juste appréciation littéraire contenue dans cette anagramme, a commis encore des barbarismes comme <hi rend="i">rassérénissement, irrassasiable</hi>, etc., qui tiennent à son système d’entreprise à participes armés sur la langue.</p>
<p>J’ai été soutenu dans ma lecture par des innocences qui font rire, et auxquelles les gens convaincus ne prennent jamais garde. Il raconte que,<hi rend="i"> dans une incubation de piété mûrissante, la jeune Anne lisant une lettre sur la virginité, voit Jésus-Christ qui lui passe son anneau au doigt. La métaphore mystique prit corps et devint une réalité. Elle court au père Archange et lui révèle son ardeur de cloître. Ce</hi> <pb n="226" xml:id="p226"/><hi rend="i"> bon homme</hi> (il était Anglais, et les Anglais sont matois) <hi rend="i">y vit quelque déplaisir au sujet d’un mariage contrarié. On eut</hi>, dit toujours l’auteur, <hi rend="i">encore quelque chose à mater chez elle</hi>. Puis il s’écrie : <hi rend="i">Que seraient devenues de telles natures vingt ans plus tard</hi> ? Je ne sais pas si George Sand prendra ceci pour un compliment, mais M. Sainte-Beuve prétend que c’est de là que sortent les <hi rend="i">Lélia</hi> ! Dans ce genre, il y a encore la mère Angélique I<hi rend="sup">re</hi> disant que jamais M. de Genève, <hi rend="i">malgré sa douceur, lui a paru molet comme plusieurs ont cru qu’il était</hi>. Ceci explique le sommaire du chapitre suivant. <hi rend="i">Succès de saint François auprès du sexe</hi> ! Ces petits secours, de loin en loin, aident à traverser cet effroyable désert. On rit, on pose là le volume, et on trouve ces étranges comparaisons dont je viens de vous parler. La mère Angélique s’écriant avant Mirabeau : – Allez dire, etc. Mirabeau savait sa mère Angélique.</p>
<p>Si l’on ôtait à M. Sainte-Beuve ses rapprochements impertinents et incongrus, si on le privait de son mode de détourner les mots de leur sens, ce qui est une application de son système sur les Faits à la Parole, il n’existerait pas littérairement ; il ne pourrait rien dire ni rien faire. Il aurait bien dû profiter pour lui-même de l’arrêt porté par du Perron (selon lui le Fontane du temps) sur l’historien Mathieu, dont il disait :<hi rend="i"> que toute l’histoire était sur des pointillés</hi>.</p>
<p>Les poésies de M. Sainte-Beuve m’ont toujours paru être traduites d’une langue étrangère par quelqu’un qui ne connaîtrait cette langue qu’imparfaitement. Il a la prétention de comprendre sa poésie, mais c’est une fatuité d’auteur. Sur la fin de leurs <pb n="227" xml:id="p227"/> jours, Newton et Laplace avouaient qu’ils ne se comprenaient plus eux-mêmes. Il n’y a que des géomètres pour avouer cela. Les poètes se feraient tirer à quatre chevaux plutôt que de s’abandonner à de pareilles confidences.</p>
<p>M. Sainte-Beuve s’explique tout entier par une faiblesse d’esprit qui l’emporte vers toutes les opinions, vers tous les faits, et qui l’en ramène aussitôt vers de tout opposés. Ce rêveur nous donne la queue d’une méditation et la tête de la suivante en nous supprimant ce qui précède l’une et ce qui suit l’autre. Pour faire un livre, il s’élance dans le champ historique, il part, sous la conduite d’une idée, comme un enfant ingénu suivant sa mère dans les prés : il cueille une fleur, un bleuet, un coquelicot, il a voulu composer un bouquet et il arrive chargé d’une botte de foin. Il veut faire porter des fruits à une graine prise à l’Amérique qu’il plante ingénûment sur les bords de la Seine. Nous l’avons vue venant de la République chez les Royalistes, allant d’un camp à un autre avec candeur, étudiant les mystiques les plus profonds et se passionnant pour les protestants. Vous l’avez laissé s’éprenant de Saint-Simon, vous le retrouvez adorant d’imbéciles mômiers de Genève, mettant un monsieur Monneron au-dessus de ses dieux de la veille. Chaque année, il coud deux doctrines ensemble dans son cœur avec la simplicité d’un enfant, sans s’apercevoir qu’il porte au dehors un habit d’arlequin, et qu’il fait une batte de la langue française. Nous devons cet auteur à la crasse ignorance du Suisse qui possède le recueil où Sa Candeur monsieur Sainte-Beuve s’est tranquillement livré à ses exercices.</p>
<p><pb n="228" xml:id="p228"/> À la fin de son livre, M. Sainte-Beuve a cru devoir signaler à l’Europe littéraire la complaisance de trois de ses amis qui l’ont aidé à corriger ses épreuves et à faire cette grande histoire : MM. Labitte, Chabaille et Louandre. J’ai pris des renseignemens, et puis vous assurer que ces trois messieurs ont parfaitement supporté cette terrible épreuve. L’ouvrage n’est pas né viable, mais le père et les accoucheurs se portent bien.</p>
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